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Timult : "Faire de l’écriture collective une force d’émancipation"

mardi 7 août 2012, par Atelier médias libres

Zenoone : Une petite présentation…

Timult : Timult [1] est une revue plus ou moins bi-annuelle, qui existe depuis 2009. C’est un journal écrit et fabriqué par des personnes qui se reconnaissent dans une culture politique féministe (qui se définissent en tant que femmes, lesbiennes, gouines, trans, et autres monstres qui refusent les identités assignées). Nous y parlons de toutes les luttes qui nous animent, pas seulement sur les terrains conventionnels du féminisme mais pour chambouler ce monde plus largement.

Z : D’où vient l’idée de faire cette revue ? Pourquoi Timult ?

T : Nous nous sommes croisées dans des luttes et des réseaux activistes (contre le capitalisme industriel et les technologies, des luttes autour de l’urbanisme, du logement, des squats féministes ou non, des luttes anti-racistes, etc...). Nous partageons des pensées qu’on pourrait dire « anarcha-féministes », mais aussi anti-autoritaires, anticapitalistes, autogestionnaires, autonomisantes, qui dépassent les sujets attendus du féminisme. Nous avons partagé de l’analyse politique, de l’organisation collective. Certaines d’entre nous ont eu des expériences d’écriture à la fac ou dans des petits journaux. D’autres pas du tout. Nous nous sommes retrouvées aussi autour du constat que nous avions souvent du mal à lire les textes, journaux, livres, fanzines ou brochures. Trop souvent écrasées par les idées politiques qui y sont assénées, nous ne voulions pourtant pas renoncer à l’écriture et à sa force d’inspiration. Pour mettre en mots les idées et les préoccupations que nous partageons, faire de l’écrit un outil d’accompagnement des luttes.

Comment fabriquer des choses que nous serions nous-mêmes capables de lire, que nous prendrions plaisir à lire et qui seraient inspirantes ? Cette question en suscitait une autre : qui, dans nos entourages, fabrique le plus souvent du sens théorique, analytique, du discours politique ? Ce sont quasi intégralement des hommes, blancs, diplômés. Et il nous semblaient qu’ils se conformaient et entretenaient ces standards de la théorisation politique et de l’information qui nous nous laissent insatisfaites. Nous voulions explorer des formes qui nous parlent plus. Des formes d’écriture accrocheuses, parlantes, clairvoyantes, abouties et, en même temps, fabriquées par des gens moins à l’aise avec l’écriture, qui ont moins l’habitude, qui ne se sentent pas capables.

Nous ne voulions pas jouer les journalistes mais nous tenir nous-mêmes dans des pratiques de lutte, dans des bagarres collectives. C’est de cette position-là que nous voulions écrire et inviter à écrire. En tant que collectif Timult, nous nous sommes promis de continuer à faire ce canard tant que nous serions impliquées dans des dynamiques similaires à celles sur lesquelles nous publierions.

Z : Vous expérimentez des formes d’écriture collective et d’accompagnement à l’écriture. Comment s’écrit Timult ?

T : La visée de tout ça, c’est d’abord de s’inscrire dans les luttes, dans la construction d’une force collective : fabriquer des textes politiques qui soient des leviers pour la réflexion et l’action, plutôt que des dogmes ou des litanies. Les vérités assénées et généralisantes du genre : « Le monde est comme ci et comme ça ! C’est comme ça que ça se passe de tout temps dans l’histoire de l’humanité ! L’histoire nous montre bien que tous les éléments historiques convergent vers... ». Ce sont des formules hyper présomptueuses mais, surtout, elles donnent très peu de place aux lecteur-trices. C’est pour ça que nous aimons travailler la subjectivité des textes. Il s’agit de faire exister des auteurs, ce qui n’implique pas forcément de les identifier : il-les peuvent être anonymes, multiples, fictionnel-les. Rendre visible que les idées viennent de quelques part, de vécus, d’expériences, de rencontres, cela donne du pouvoir aux lecteurs-trices pour s’en emparer, ressentir de l’empathie, faire le tri, refuser. Ça donne de l’espace pour se positionner, de la distance pour dire :« Je comprends comment on peut en arriver à penser cela, mais je ne suis pas d’accord ! ».

Nous voulons aussi visibiliser des auteur-e-s beaucoup plus varié-e-s, des auteur-e-s insoupçonné-es (qui ne soient pas le stéréotype du mec blanc, âgé, savant), montrer qu’une histoire racontée depuis un vécu spécifique a voix au chapitre, que c’est légitime, intéressant et que c’est la réalité de plein de gens. Rendre visible des réalités souvent invisibles, c’est donner du pouvoir aux gens, c’est leur donner de la force. Nous voulons que les lecteurs-trice-s ne soient pas seulement impressionné-es par des idées mais se sentent capables de prendre la parole, de réfléchir, de s’emparer de ces idées et de défendre ce qui leur est cher. Dans le féminisme, on parle d’empowerment : ce sont les personnes qui prennent les moyens de leur émancipation pour elles-mêmes et selon leurs propres critères (et plus sûrement à plusieurs !). Une certaine tradition de l’éducation populaire, aussi...

Il fallait inventer des manières d’écrire ce qu’on avait envie de lire. Et s’aider à écrire. Dans Timult, nous ne sommes pas toutes très à l’aise avec l’écriture. Nous avons donc d’abord expérimenté sur nous-mêmes des méthodes pour faire sauter les stéréotypes et créer des conditions propices à l’écriture. On veut déconstruire les logiques propriétaires. On se fout du génie ou d’être originales ! Nous faisons des ateliers d’écriture, nous proposons à des personnes intéressées par les mêmes sujets de se rencontrer, nous multiplions les aller-retours sur les textes. Écrire à plusieurs, passer un texte de main en main. Commencer, puis caler, ne pas savoir comment conclure et demander à une autre de le faire, avant de revenir dessus, voir si ça nous parle. Écrire en parlant, en faisant des interviews. Trouver des formes qui fabriquent un sentiment de puissance dans l’écriture. Se sentir capable d’écrire.

Il ne s’agit pas de « démocratiser » l’écrit pour produire des textes qu’on jugerait médiocres : nous ne voulons pas d’un rapport condescendant à l’écriture. L’idée, c’est de se sentir ensemble assez fort-e-s dans un processus d’écriture pour arriver à des formes qui nous plaisent. Arriver à être exigeantes d’une manière bienveillante, en prenant le temps. Timult fait un peu un travail d’éditeur. Nous recevons pas mal de propositions spontanées de textes et les dialogues sont fournis avec les différentes personnes qui écrivent. Ça donne de la force d’être dans un travail long, exigeant et dont on peut se dire après coup que le résultat est valable. Mais nous ne poussons pas à ce que les textes soient publiés si les auteur-e-s ne sont pas d’accord, et inversement, nous ne nous plions pas à la volonté d’auteur-es. Nous ne voulons pas de la pression à l’écriture, de ces ambiances de journalisme avec des dead-lines et un nombre de signes à respecter. Nous ne parlons jamais en nombre de caractères ou de pages. Si des textes nous semblent trop long, nous proposons d’y travailler mais ce n’est pas en fonction de la maquette. Si les textes ne sont pas prêts, nous les publierons plus tard. Les standards sont très extensibles. Il y a plein de formes possibles. C’est l’accumulation de ces formes qui est inspirante et donne des envies d’écriture.

Z : Quel est votre rapport au journalisme, à l’actualité et à la temporalité des luttes ?

T : Nous voulons plus réfléchir sur les pratiques que sur l’info brute. Dix ans après une lutte, il y a toujours des choses à en tirer pour maintenant. Il arrive qu’il y ait des brèves et des textes collés à une certaine actualité, mais ce n’est pas un grand objectif de Timult. Nous ne travaillons jamais seulement sur le prochain numéro. On a des textes en cours dont on ne sait pas quand ils seront prêts.

Z : Le travail d’enquête critique qui nécessite d’approfondir un sujet sur un temps long, vous inspire peut-être plus ?

Timult n’est pas une revue philosophique, sociologique, ou historique, mais on a envie de se priver de rien. On parle de choses qui se passent, de gens qui font des choses. Et quand on fait une recherche basée sur des interviews, de la lecture d’archives ou de l’écoute d’émissions de radio pour raconter ce qu’il s’est passé, par exemple, dans une radio libre à Berlin-Est en 1989 [2], on fait de l’investigation. On fabrique de l’information, on recoupe des données qui n’avaient jamais été rassemblées pour expliciter une réalité. Et on les relie à des choses plus contemporaines. L’article sur le quartier de la Villeneuve à Grenoble [3], basé sur les années 70-80, n’est pas un texte historique mais un texte sur ce qu’est ce quartier aujourd’hui. Il nous lance sur les rapports de classe aujourd’hui, les politiques d’urbanisme aujourd’hui. Nous voulons exploiter tout ce qu’il y a à notre portée et nous permet de réfléchir. Du coup il n’y a pas de standard, pas de manière de faire qui permettrait de décréter à la face du monde que tout ce qui se fait d’autre c’est peanuts !

Nous voulons aussi faire de la littérature, prendre plaisir à travailler sur le langage, les imaginaires, les ambiances... Ce truc de l’empathie, de l’identification à des récits nous permet de réfléchir. Et puis il y a la puissance de la fiction. Raconter des histoires, ça donne de la profondeur et ça rend palpable ce sur quoi on réfléchit.

Z : C’est la mode du storytelling dans le journalisme mainstream, finalement c’est un peu ça !

Peut-être... on s’en fout ! La question intéressante c’est plutôt cette articulation entre le « je » et le « nous ». Le « je » permet de raconter des choses subjectivement en visibilisant des auteurs, des narrateurs, etc... mais pour l’inscrire dans les luttes, dans la construction d’une force collective.

Propos recueillis par Zenoone. Mis en forme par Zenoone et rafito.


Photo piquée à Interdits.net.


[1Timult est tiré à 2000 exemplaires et diffusé sur abonnement, dans certaines librairies et dans des réseaux de diffusion plus DIY : tables de presse, infokiosques, festivals. Vendu prix libre ou prix fixe proposé (3€) . France, Belgique, Suisse. Mail : timult arobase riseup.net

[2Timult n°1, article : « Berlin 1989-90 , construire sur les ruines du système », pages 18-27.

[3Timult n°4, article : « Mixité sociale mon cul ! Histoire de la Villeuneuve , pages 16-31.

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